Interstices Liminaux
Morgan Légaré
Du 6 au 28 septembre 2024
Morgan Legaré produit des œuvres par le biais de rendus 3D et d’impressions numériques, ayant comme genèse le maillage entre l’objet matériel et virtuel. Images imprimées, architectures modulables et arrangements spatiaux à la fois picturaux et sculpturaux se superposent dans le lieu d’exposition pour générer des expériences installatives cognitivo-perceptives. Formes et fonctions entrent en tension. Ses propositions re-déjouent habilement de la circulation et de la contemplation. À travers ses plus récents travaux, Morgan Legaré s’intéresse aux mécanismes bilatéraux entre l’automatisation et le contrôle. Véritable spécialisation en contrôle industriel, l’automatisation est un procédé visant à accroître la rentabilité, ainsi qu’à garantir la quantité — et la qualité — de production au moyen de technologies avancées. Selon les rouages de ces systèmes techniques, l’artiste crée de façon contre-productive avec un logiciel d’exploration 3D afin de contester des pratiques déshumanisées par l’automation.
À propos de l’artiste :
Natif de Trois-Rivières, Morgan Legaré vit et travaille à Tiohtiá:ke/Montréal. Diplômé en arts visuels et autodidacte pluridisciplinaire, sa pratique oscille entre installation et art médiatique. Ses œuvres ont intégré les collections Majudia et Ubisoft Montréal, ainsi que plusieurs autres collections privées au Québec. Son travail a été présenté dans le cadre d’expositions individuelles et collectives notamment à la galerie ELEKTRA (2023), ARTCH (2022), L’OEil de Poisson (2022), ou encore à la galerie Laroche/ Joncas (2020).
Dans les intérieurs montréalais de la fin du 19e siècle de Fais-moi l’art, Morgan Legaré déploie sur des structures en aluminium une série d’images de la vie dans des maisons de banlieue du tournant du 21e siècle. Poursuivant ses recherches sur les modes de production de l’espace, l’artiste revisite pour Interstices Liminaux des photographies de son enfance à Trois-Rivières pour témoigner de la mémoire de l’architecture.
Des douze images qui constituent ce nouveau corpus se dégage un sentiment d’étrangeté. L’artiste a puisé dans les archives familiales des photographies desquelles émane une certaine nostalgie, réalisées avec des appareils argentiques, dont des jetables. Legaré s’est approprié ces photos amateur au fil de jeux de cadrage et d’associations, les superposant et les juxtaposant parfois, focalisant à plusieurs reprises sur des détails ; le processus de création de ces images suivant les méandres de la mémoire qui parcourt les événements et les lieux pour (re)composer ses propres récits. L’intervention de l’artiste se fait manifeste lorsque l’on constate que la présence humaine est souvent plus suggérée que présentée dans les scènes évoquées. Dans ces interstices liminaux – ces lieux et moments de transition à la frontière du connu et de l’étrange, qui sont caractéristiques de la culture Web –, le temps semble en suspens, voire s’arrêter pratiquement devant nos yeux. Les tensions, ces instants de flottement légèrement inconfortables créés par Legaré, deviennent des lieux où la mémoire – aussi bien celle de l’artiste que de la personne qui regarde – peut se négocier.
En dessinant dans l’espace, avec des profilés en aluminium extrudé, les contours d’une cage d’escalier et d’un foyer, Legaré active des archétypes architecturaux sur lesquels il est possible de projeter ses souvenirs. Par leur matérialité industrielle, ces dispositifs contrastent avec leur lieu de présentation, et avec les images qu’ils supportent. L’artiste réinterprète les structures qu’il avait entre autres mises à profit dans Extraction, présentée à L’Œil de Poisson en 2022. Pour cette précédente exposition, Legaré s’est intéressé aux interactions entre les modes de production matériels et numériques, présentant des modélisations de structures réalisées sur place ainsi que des rendus de textiles préalablement moulés sur ces mêmes profilés ; déjouant de la sorte les allers retours de la pensée entre les univers physique et virtuel. Les tensions que l’on retrouve dans Interstices Liminaux mettent cette fois en évidence la complexité des dimensions personnelles, affectives et sociales en lien avec les expériences d’espaces et d’architectures, qui n’ont rien d’hermétique ou de clinique – pour faire allusion à Salle blanche, présentée à Elektra en 2023, où l’artiste s’est penché sur la production sérielle, automatisée et contrôlée.
Les lieux où l’on a résidé conservent-ils des traces des naissances et des deuils, des célébrations comme des peines que l’on y a vécus, au même titre qu’ils continuent, dans ces souvenirs qui nous habitent, d’en être les décors ? Morgan Legaré révèle, de manière allégorique, la profondeur des empreintes que laissent parfois en nous certains espaces, avec lesquels seul le temps peut nous permettre d’apprendre à cohabiter.
Texte de Laurent Vernet et Révision linguistique de Stéphane Gregory.